La Principauté des Baobabs

La Principauté des Baobabs

INTERVIEW de Julien Dumont : « Le Togo doit soutenir l’agriculture bio et faciliter le transport de la production agricole »

Dumont. Un patronyme que porte bien Julien, comme René Dumont, le célèbre agronome français qui a travaillé longuement sur l’Afrique et dont l’inoubliable ouvrage, “L’Afrique noire est mal partie” a marqué les esprits au lendemain des décolonisations. Aujourd’hui, il s’agit d’une toute autre aventure, celle de Julien Dumont. Ce français a quitté ses lointaines terres gauloises pour s’installer dans le Kloto (sud-ouest). Avec 1,5 hectare près de Kpalimé, il fait une expérience agro écologique unique et passionnante. Des produits maraichers et agricoles 100% bio, des ports, poulets, moutons et autres animaux de consommation élevés loin de tous produits chimiques, il est devenu, en à peine 4 ans, une école du bio dans un pays où, la cherté de la vie et la précarité ont fait oublier le besoin de manger sain. La Principauté des Baobabs s’est déplacée vers lui, une demi-journée de discussion et d’échanges d’expérience mais surtout d’admiration et de fascination devant la méticuleuse révolution agricole qu’il mène sans crier garde. Cette interview est issue de ce long et passionnant échange. Lecture !

 

Qu’est-ce qu’une agriculture bio finalement ?

RD : C’est une question très générale. Je vais dire que c’est une agriculture qui respecte l’environnement, et l’homme ; qui respecte le sol, le vivant et les hommes.

 

Comment se respect se manifeste-t-il ?

JD : C’est une agriculture qui va éviter tout ce qui est produit chimique, qui va favoriser la biodiversité, c’est-à-dire attirer un maximum d’insectes différents à travers la plantation d’une multitude de plantes différentes, de façon à créer un équilibre dans ces jardins en termes d’insectes, en termes de variétés végétales également.

 

Dans un monde où l’agriculture est de plus en plus mécanisée et avec l’utilisation des produits chimiques, pensez-vous que l’agriculture bio est rentable ?

RD : Elle va être rentable dès lors qu’elle aura un marché. Je me réfère à mon expérience de maraîcher en France où j’habitais une région qui était  économiquement assez riche. Il y avait véritablement un marché et une demande. Au Togo c’est beaucoup plus compliqué parce que nous faisons face à un public qui n’est déjà pas assez sensibilisé. Aujourd’hui quand on parle de l’agriculture biologique aux gens ici, c’est quelque chose de nouveau pour eux. Ça fait 4 ans que je suis là, et donc à peu près 4 ou 5 ans qu’on en parle. Ensuite il y a un frein, c’est-à-dire que dans l’agriculture bio il n’y a pas de résultats immédiats. En général pour être rentable on se doit de vendre nos produits un petit peu plus chers que la concurrence. Et aujourd’hui ce qui prime pour les gens, c’est le porte-monnaie. Et donc tant qu’il n y aura pas une volonté des pouvoirs publics de mettre cette agriculture en avant, cette agriculture aura du mal à prendre de l’essor. Quand les gens vont se rendre compte qu’il y a de plus en plus de maladies et de nouvelles maladies, ils vont peut-être se tourner vers ce type d’agriculture. Il faut savoir aussi qu’on n’a pas besoin de manger autant avec des légumes qui sont cultivés biologiquement, parce qu’ils vont avoir les substances vitales et beaucoup plus de nutriments que des légumes qui sont cultivés avec des engrais minéraux où on accorde de l’importance aux  productions qui sont plus grosses mais plus pauvres au plan nutritif. Donc il y a une balance à faire aussi à ce niveau.

 

Manger bio présente donc beaucoup d’avantages au plan santé !

RD : Énormément d’avantages. Et je pense qu’il y a beaucoup de gens ici qui vont vous faire des retours d’expérience en vous disant qu’ils ont pris  adémè sur le marché où j’ai mangé de la laitue et j’ai mal au ventre. Si vous voulez, cette agriculture chimique ne vas pas vous rendre malade du jour au lendemain, c’est le cocktail des nombreuses substances chimiques que vous allez ingurgiter sur 10 ans qui vont vous rendre malade. Et en général cela se retrouve dans l’eau des rivières ou même des pluies. Aujourd’hui on est entrain de polluer nos sols au Togo et un peu partout dans le monde. Juste un exemple, les business qui fleurissent de plus en plus ce sont les pharmacies. Juste pour la petite ville de Kpalimé on a quatre ou cinq pharmacies, peut-être deux de plus qu’il y a un an. Les gens tombent de plus en plus malades, et à un moment donné il faut faire le rapport avec cette utilisation des produits chimiques qu’on a dans l’agriculture.

Quand vous prenez le cas des petits agriculteurs togolais qui doivent produire en quantité pour en vivre, quel intérêt ont-ils à opter pour le bio ?

RD : Déjà ils ont un intérêt pour eux-mêmes s’ils veulent se faire du bien au plan santé, se respecter et respecter son corps. Après c’est évident que se lancer dans le bio demain, ça peut amener à des complications en terme de rentabilité, parce que ça ne va pas être rentable toute suite.  Pour avoir véritablement des résultats bénéfiques, et trouver son marché, cela peut mettre jusqu’à trois ou quatre ans dès fois. C’est pourquoi s’il n y a pas un accompagnement des pouvoirs publics ça peut rebuter beaucoup d’agriculteurs, parce que c’est quand même un challenge, et de nouvelles pratiques. C’est le même métier certes, mais il y a énormément de pratiques qui vont différer et beaucoup de choses à savoir en plus.

 

Nous faisons face depuis quelques temps au dérèglement climatique. Les pluies ont été tardives mais trop abondantes en même temps. Craignez-vous que cette situation s’empire dans les années à venir ?

RD : Je suis convaincu que la situation ne va pas aller en s’améliorant. Durant les quatre ans que je passe au Togo, c’est la première année où je me rends compte que c’est assez violent, le changement climatique sur toute l’étendue du Togo et même dans toute la région ouest africaine. Cette une mini sécheresse qu’on a eue entre juillet et août, parce qu’il y a eu certains endroits où il n’a pas du tout plu. C’est complètement anormal et je vois les conséquences que ça va avoir. Les récoltes ont été mauvaises en maïs et en haricot. La saison sèche est arrivée plus tôt que prévu, ensuite les pluies qu’on a sont hyper violentes. Généralement au mois de juin, en tant que maraîchers nous faisons beaucoup d’activités. Malheureusement nous avons perdu beaucoup de cultures à cause des pluies qui sont trop violentes et qui nous ont fait perdre des plants de cultures ou de semis entiers.

 

Des solutions pour y faire face ?

RD : Il va falloir s’adapter et cela va passer par l’installation des serres, l’utilisation de nouvelles techniques, le choix de plantes plus résistantes, ce qui sous-entend qu’il faut cultiver ces plantes sans produits chimiques. Ce n’est pas une question d’utilisation massive d’engrais chimiques ou de pesticides qui vont rendre les plantes plus résilientes ; il faut plutôt qu’on entraîne ces plantes à ces conditions qui sont rudes. De toutes les manières, on arrivera un jour à une agriculture 100% bio partout, parce qu’il n y a aucune raison que les produits chimiques deviennent de moins en moins chers, au contraire. Et cela va rebuter les paysans qui ne pourront pas se permettre d’acheter les produits chimiques. De toutes les manières si on continue à utiliser les produits chimiques, on va tellement appauvrir nos sols qui ne pourront plus rien donner.  Opter pour l’agriculture bio aujourd’hui, c’est aussi penser à demain, penser aux générations futures.

 

Intéressons-nous un peu à vous-même et la ferme que vous avez créée ici au Togo. Qu’est-ce qui vous a attiré vers le Togo :

RD : J’avais toujours eu une intuition au fond de moi qui me disait qu’un jour j’irai en Afrique noire. J’étais déjà maraîcher biologique sur une surface de 5000 mille carré en France depuis plusieurs années. Et je suis tombé sur un jeune Togolais du nom de Eric qui aujourd’hui a créé sa ferme du côté de Amou. Lui et ses amis voulaient monter un projet de ferme biologique et donc j’ai commencé à les suivre, à les coacher à distance. Au fil du temps, a mûri l’idée que je vienne m’installer au Togo et d’essayer de faire avec eux et de leur apporter mon expérience et le peu de connaissance que j’avais. J’étais déjà dans cette idée de transmission. Donc j’ai fini par arriver et puis les choses se sont bien enchaînées vu qu’il y avait énormément de choses à faire au Togo, pas seulement en agriculture mais à tous les niveaux. A la fin mon côté humanitaire a parlé et je me suis installé.

 

Parlez-nous de votre ferme. Qu’est-ce que vous y cultivez ?

RD : Notre ferme fait un hectare et demie, nous-y faisons trois choses principales, chacune sur un tiers de surface. Le premier tiers est consacré au maraîchage avec à peu près une trentaine de légumes différents. Ce sont les légumes saisonniers suivant les périodes.  On des cultures endogènes comme du adémè, du gboma, de l’aubergine africaine, du piment. Nous faisons aussi des cultures occidentales comme la carotte, du chou, de la laitue, bref. Nous avons quand même une grande diversité de légumes que nous vendons dans un petit marché à kpalimé.

On a un tiers qui est dédié au petit élevage, les œufs de ponte et on a une soixantaine de poules aujourd’hui, un élevage de porcs où on vend des bêtes qui font 50 kilos. Ce côté élevage nous permet aussi d’avoir pas mal de fumures organiques pour amender nos planches. C’est très important quand on a une ferme agro-écologique.

Enfin nous avons un tiers qui est dédié aux cultures vivrières. Le manioc, l’igname, le maïs la patate-douce qui ne sont pas pour la vente mais beaucoup plus pour nous, pour les gars qui bossent sur la ferme.

 

Votre ferme est-elle rentable ?

RD : Le souci avec le Togo, c’est que 90% du marché est à Lomé. Notre ferme est à une centaine de kilomètres de la capitale. Aujourd’hui nous vendons nos produits principalement sur une plateforme de consommateurs où on a un lieu de distribution à Kpalimé. Sur ce lieu, à peu près 50% de nos clients sont de Lomé. Donc le marché existe, mais il faut aller le chercher. Aujourd’hui on a de petits marchés de niche sur des légumes qui sont un petit peu atypiques où a des clients qui sont des connaisseurs. C’est l’exemple de l’igname pomme de terre, de la patate douce à chair orange, du chou chinois pour lesquels on a des connaisseurs qui sont prêts à mettre le prix. Mais encore une fois c’est beaucoup plus sur Lomé. Donc aujourd’hui, notre challenge en tant que producteur c’est également de trouver ce marché. Un maraîcher, un dirigeant de ferme doit aujourd’hui avoir une multitude de casquettes. Celles de producteur, vendeur, agent de marketing, spécialité de la communication. C’est un métier qui est très complexe.

 

Vous avez également la particularité d’importer les légumes et les plantes d’autres pays. Quel est l’intérêt de cette politique ?  

RD : Je dirais qu’il y a quand même un appauvrissement de cultures ici en terme de variétés, et on des variétés qui ne sont pas forcément adaptées au milieu. En plus avec le changement climatique ça devient compliqué. Donc on a des semences qui viennent de l’Afrique de l’ouest où des paysans ont gardé certaines semences  qui ont un potentiel génétique assez âgé, on parle de semence paysanne qu’on a du mal à trouver de nos jours, parce qu’il y a des multinationales lobbies qui se sont accaparé de toutes ses semences. C’est aussi notre rôle de retrouver des semences qui sont adaptées à ces terroirs, de les favoriser et de les multiplier. La mission consiste donc à trouver des semences qui sont adaptées ici mais qui poussent ailleurs. Vous pouvez en voir qui viennent des Philippines et du Sri Lanka qui ont a peu près des climats et des météos similaires à ceux du Togo et qui au final marchent très bien ici. Nous nous permettons en tout cas de faire quelques expérimentations afin de trouver ses semences qui marchent que nous démocratisons ensuite, afin qu’un maximum de paysans en bénéficient.

 

Un sol exploité sans relâche en arrive à un moment donné à s’appauvrir. Par quel mécanisme parvenez-vous à remettre votre surface exploitable d’aplomb ?

RD : En général, les sols africains ou tropicaux sont assez pauvres. Ils ont des carences en phosphore…Sur mon terrain par exemple, j’ai essayé de faire des analyses avec l’ITRA, c’est un sol qui n’a pas du tout de calcium. Donc on est obligé de nourrir son sol. Il y a en plus une grosse activité bactériologique à cause des températures qui sont élevées et la forte humidité. Il est donc évident qu’on amende ces sols, qu’on y apporte de la matière organique. Ça va donc passer par beaucoup d’apports de composte. Nous faisons nos propres engrais, c’est pourquoi il est important d’avoir des animaux sur sa ferme pour bénéficier des fumiers de ces bêtes que vous allez composter pour ensuite les apporter sur vos planches de cultures de façon à amender votre sol. Ça peut être très bien de la matière organique quand la saison humide est là, on va couper les herbes, on va apporter un maximum de matières organiques sur ses sols. Au fait, on ne nourrit pas ses plantes, on nourrit plutôt son sol qui va ensuite nourrir les cultures.

 

Nous voyons que vous êtes bien implanté au Togo. Après la ferme quels autres projets avez-vous ?

RD : En terme associatif, le projet est le même qu’au tout début. C’est de créer un maximum de fermes écologiques, de mettre un maximum de jeunes sur les rails afin qu’ils entreprennent dans leur propre ferme avec des pratiques agro-écologiques vertueuses pour l’environnement et que cela se démocratise. Vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui me demandent aujourd’hui, ah j’ai une ferme et je ne trouve pas quelqu’un d’assez bon techniquement pour gérer bien les choses. Il y a vraiment une carence de jeunes qui sont techniquement qualifiés pour gérer des fermes. C’est un peu ça aussi le rôle de la ferme : former des jeunes et les accompagner techniquement pour qu’il y ait un maximum d’acteurs demain qui puissent  avoir des fermes comme la nôtre, respectueuses de l’environnement. Il y a encore trois ou quatre ans, il n’y avait pas d’abeilles, pas d’oiseaux ici. Aujourd’hui vous avez des colibris, des papillons, des abeilles, des menthes religieuses, en termes de diversité ça a explosé. Nous parlons là d’une agriculture qui va bénéficier et à l’humain et à la biodiversité. C’est une agriculture qui est mieux à même de faire face aux changements climatiques. C’est pour cela que nous voulons un maximum d’acteurs qui fassent la même chose.

 

www.laprincipautedesbaobabs.com

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