La Principauté des Baobabs

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KALAKUTA : FELA KUTI À L’AVANT-GARDE DES MICRONATIONS EN AFRIQUE ?

Kalakuta Republic ! Ainsi l’appelaient son fondateur et ses habitants. Fela Anikulapo Kuti et sa communauté avaient créé leur propre pays au sein de l’Etat du Nigéria, y ont instauré une gouvernance alternative puis poussé l’outrecuidance de proclamer leur indépendance, dans la défiance vis-à-vis du régime militaire au pouvoir. Le propre des alter-Etats révolutionnaires ! Si durant les 7 printemps de son existence dans les années 1970, cette entité n’était prise que pour la simple demeure du musicien activiste nigérian,  plus personne ne peut dénier à Kalakuta le statut de micronation ; une cryptarchie dont l’influence grandissante et les échos au-delà des frontières nigérianes ont continué d’inspirer, même après son attaque et sa mise à feu par un millier de soldats du grand Etat en 1977.

Fondée en 1970 par le père de l’afrobeat Fela Kuti, la République de Kalakuta était située à Mushin, dans la banlieue de Lagos la capitale du Nigéria. Les limites de sa superficie se confondent à la clôture de la maison de son président-fondateur. Même si l’espace de vie a connu des évolutions avec des constructions nouvelles et des réaménagements, il n’en était pas plus qu’un lieu d’habitation, une demeure qui abritait la famille de l’artiste, les membres de son groupe musical Africa 70, des studios d’enregistrement, des jardins entre autres. Mais au regard des activités de l’organisation qui y régnait, des activités que l’on y menait, et des combats qui étaient ceux de son leader et de ses adeptes,   Kalakuta se révèle une entité bien plus complexe, aux contours certains d’une micronation.

Un nation-maison

Kalakuta était bien plus qu’un domicile. En plus de ses studios d’enregistrement où naissaient les rythmes endiablés de l’afrobeat, c’était un lieu de vie communautaire où se mêlaient artistes, militants politiques et simples citoyens, et surtout, un espace de liberté où Fela Kuti pouvait exprimer sans retenue ses idées radicales, farouchement critiques à l’égard des pouvoirs militaires au Nigeria et en Afrique dont il dénonçait la corruption endémique, la répression politique, le népotisme et le favoritisme, le manque de légitimité ou encore la soumission aux puissances étrangères. Ne se reconnaissant donc pas dans les dirigeants qui régentaient son pays et beaucoup d’autres Etats africains, il choisit de bâtir son propre pays.

Sur ce territoire microscopique, Fela Kuti régnait non pas comme un dirigeant politique absolu,  son autorité  était fondée en grande partie sur le consensus avec ses disciples, sur la persuasion et l’adhésion à ses idées.  Il était plutôt un leader charismatique et spirituel doté d’un impressionnant pouvoir artistique, en sa qualité de musicien, compositeur, chanteur et danseur.

Une vraie micronation

La République de Kalakuta était gouvernée selon des règles propres, avec des lois et des coutumes qui défiaient celles de l’État nigérian. Dotée d’une identité visuelle et sonore très distinctive, la micronation de Fela arborait aussi une esthétique particulière. C’était un endroit qui reflétait un mélange de traditions africaines, d’influences occidentales et d’un esprit de rébellion. Les couleurs vives et les motifs africains mis en avant, étaient un arc-en-ciel  avec des motifs géométriques et des symboles empruntés aux différentes cultures africaines. Ajoutés à la musique de Fela Kuti, un mélange unique de funk, de jazz, de rythmes africains traditionnels et de chants politiques, avec comme lanière pour fouetter les gouvernants africains et les puissances occidentales,  ses paroles frondeuses, surfant sur des thèmes comme la corruption, l’impérialisme, la pauvreté et la lutte pour la justice sociale. Kalakuta était pour ainsi dire, un bastion de résistance contre le régime militaire nigérian, défendant des valeurs de liberté, d’égalité et de justice sociale.

A cette indépendance politique autoproclamée, s’ajoute l’autonomie économie partielle, car en effet, la République de Kalakuta  était en partie autosuffisante, grâce notamment aux ressources financières générées par la musique de Fela. Un autre élément marquant de cette gouvernance alternative est la clinique gratuite  qui fournissait des soins de santé à la communauté locale, ce qui était rare à l’époque. La chanteuse et activiste afro-américaine Sandra Izsadore a joué un rôle crucial dans la vie de Fela Kuti, pour avoir non seulement éveillé sa conscience politique mais a également influencé sa musique et ses idées. Après avoir passé plusieurs mois à Kalakuta en 1976,  a décrit la micronation comme un lieu de liberté et de résistance, où Fela et ses compagnons pouvaient exprimer leurs idées sans crainte de répression, ajoutant que Kalakuta était un symbole de la lutte contre l’oppression et la colonisation.

Kalakuta, un modèle inspirant pour les micronations en Afrique ?

Bien que Kalakuta ait été un lieu de résistance et d’autodétermination, il n’est pas évident de démontrer que ce mouvement avait inspiré la création d’autres micronations en Afrique comme ailleurs. Il y a d’abord cette différence entre la nature des mouvements qui caractérisent ces deux entités. Kalakuta était en effet un mouvement socio-politique et culturel visant à dénoncer un système oppressif et à créer un espace de liberté au sein d’un Etat existant. Les micronations par contre cherchent souvent à créer de nouvelles entités politiques indépendantes, avec des idéologies et des objectifs très différents. A propos de l’échelle et de la portée, l’influence de Kalakuta s’est principalement exercée au niveau local et national, en inspirant des mouvements de résistance et de libération en Afrique. A l’opposé, les micronations sont des projets souvent plus marginaux et individualistes, visant à expérimenter de nouvelles formes de gouvernance. Il est aussi à remarquer que Kalakuta ne disposait pas de modèle politique formel pouvant aboutir à la création d’un véritable Etat indépendant, Fela Kuti et ses administrés n’avaient pas songé à se doter d’un drapeau, à avoir un hymne national, à forger leurs propres monnaies ou encore à mettre en place des institutions d’Etat. C’était plutôt un espace de vie et de création, un refuge pour ceux qui se sentaient marginalisés par le pouvoir en place.

Nouveau vent de liberté

A l’opposé de ces points d’éloignement, l’on note des indicateurs de ressemblance, comme le désir liberté. Tant Kalakuta que les micronations sont nées d’un désir d’autonomie et d’émancipation par rapport à des structures politiques existantes. L’expérimentation sociale est l’autre chose la mieux partagée. Les deux mouvements peuvent être vus comme des expériences sociales visant à explorer de nouvelles formes de vivre ensemble. Micronation et Kalakuta sont également caractérisées par la résistance à l’ordre établi, en proposant des alternatives aux modèles politiques traditionnels. A défaut de générer en Afrique la création de cryptarchies calquées sur son modèle intolérable pour les Etats légalement établis, preuve en est son interruption brutale et violente par les autorités nigérianes, Kalakuta a surtout inspiré et continue d’inspirer de nombreux artistes et militants à travers le monde. Malgré les nombreuses persécutions qu’elle a subies jusqu’à sa destruction,  l’héritage de perdure a intégré le patrimoine culturel du Nigéria. En 2012, une maison proche de l’ancienne République a été transformée en musée de la République de Kalakuta. Ce musée célèbre la vie et l’œuvre de Fela Kuti, ainsi que son impact sur la musique et la culture nigérianes.

David Cudjoe Amekudzi

 

 

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